TOUS RESPONSABLES, TOUS COUPABLES


Le Monde 16.12.99.
François Grosrichard.


L'univers maritime est une tour de Babel dans laquelle les puissants se
dissimulent derrière des sociétés écrans, des paradis fiscaux, des
marchands d'hommes - recrutant aux Philippines, en Ukraine, à Bombay ou
dans les faubourgs des anciens comptoirs d'Afrique des équipages
cosmopolites, souvent payés mal et avec retard -, des pavillons de
complaisance ou des navires pudiquement dénommés "sous normes" C'est un
monde dur - surtout lorsque les taux de frêt sont déprimés comme
actuellement -, où le profil maximal et le moins-disant social balayent
l'élémentaire morale. Comment ne pas mettre en regard la munificence des
"majors" du pétrole ou la vie tapageuse de richissimes armateurs de légende
et le visage hagard de ces rescapés, emmitouflés dans de simples
couvertures après un sauvetage héroïque, venus du  lointain sous-continent
indien et dont certains - un comble ! - ont été placés en garde à vue.

Le pitoyable naufrage du géronte Erika, qui, après être passé de mains
panaméennes en registres d'autres nations qui font honte à la communauté
internationale, n'est que la partie visible d'un commerce totalement ouvert
à la concurrence. La mer n'a pas attendu Seattle pour être le théâtre d'une
mondialisation où les équipages du tiers-monde sont devenus la force de
travail bon marché d'un capitalisme planétaire florissant.

Un pavillon maltais, des marins de l'océan Indien, un armateur italien, des
assureurs londoniens ou asiatiques... L'Erika a fini sa trop longue
carrière dans les profondeurs de l'Iroise, pendant que le puissant phare
d'Eckmühl, à Penmarch, lui envoyait, en vain un dernier signal dérisoire de
vigilance et de vie. Il aurait pu aussi bien connaître le minable sort
réservé à toutes les quasi-épaves flottantes : s'échouer volontairement sur
une plage du Pakistan pour y être méthodiquement désossé, dans un chantier
de casse spécialisé, par des orfèvres en récupérations de pièces détachées.
Erika n'aura même pas eu cette élégance, puisqu'il est allé mourir et
répandre son poison là où les pêcheurs de Guilvinec vont régulièrement
traîner leurs chaluts pour remonter langoustines frétillantes, lottes et
cardines, et peut-être demain sur les bancs d'huîtres de la Vendée.

Quand ils ne se renvoient pas la balle, assureurs, affréteurs, chargeurs,
courtiers, pétroliers, autorités publiques, affirment que, depuis vingt
ans,les accidents ont diminués et que la sécurité s'est renforcée. Dans le
cadre de l'Organisation maritime mondiale (OMI) des progrès ont été faits.
Ce qui n'empêche pas que des tankers à bout de souffle, ou trop souvent
rafistolés, continuent à silloner les mers et de fréquenter nos ports et
nos raffineries. Habitués aux OPA, commissions, intermédiaires en exil et
comptes au Lichtenstein, les majors pétrolières devraient aussi apprendre
les codes de bonne conduite.

Photo Marine Nationale
Lire les dépêches d'agence sur l'ERIKA.


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