Pacha, le goût de la vie après Tchernobyl


Pacha allonge ses yeux d'un coup de crayon, retouche le rouge de ses lèvres
et s'adresse un petit sourire dans la glace. Prête pour une journée de
travail au dispensaire d'Olmany. Sa matinée est déjà bien entamée. Elle a
jeté du grain aux poules, donné de la soupe au cochon et posé
affectueusement la tête contre le ventre de la vache qu'elle partage avec
ses parents pendant qu'elle la trayait. Elle quitte sa maison de bois. Le
travail "officiel" peut maintenant commencer.
 Comme toute infirmière, Pacha dispense des soins, fait les pansements et
les piqûres, apporte du réconfort aux 1200 habitants d'Olmany, son village
de Bielorussie. Mais elle a une tâche supplémentaire. Il y a treize ans,
Olmany s'est trouvé parmi les premiers touchés par le nuage parti de
Tchernobyl, à deux-cents kilomètres de là. La radioactivité qu'il charriait
avec lui s'est incrustée dans les maisons, les potagers et les granges, dans
les champs où paissent les bêtes et les sous-bois de la forêt voisine qui
regorge de myrtilles, d'airelles et de champignons. Pourtant, comme tous les
autres habitants d'Olmany, Pacha a choisi de rester, plutôt que d'être
relogée ailleurs comme cela lui a été proposé.
 Mais sa vie a basculé. Infirmière, elle a vu croître les cas de cancer de
la thyroïde chez les enfants, plus sensibles encore que les adultes à la
radio-activité. Fermière, elle savait que le lait de sa vache ou les ¦ufs de
ses poules portaient en eux un poison dont elle ne connaissait pas
l'antidote. Mère, elle s'est inquiétée pour son fils Vladimir, pour son
avenir et ses chances de survie dans la soudaine hostilité de leur petit
monde.
 Pour toutes ces raisons, et d'autres encore, Pacha, 39 ans aujourd'hui, a
accepté de devenir il y a dix ans la radiométriste attitrée du village. Elle
a appris à prélever des échantillons de fourrage, de lait, de fruits des
bois, de cendres dans les fours, et à en mesurer la radioactivité. Elle se
souvient encore des premières analyses qu'elle avait transmises au chef-lieu
du district. "Elles étaient tellement élevées qu'on m'a demandé de les
refaire. J'ai obtenu les mêmes résultats: fort taux de contamination.
Personne ne voulait y croire. Alors on m'a envoyé d'autres appareils de
mesure. C'était toujours aussi catastrophique..." Et puis guère plus de
nouvelles. Pacha a continué d'envoyer chaque mois le compte-rendu de ses
analyses sans jamais rien recevoir en retour.
 Elle a fini par se fâcher. Avec l'aide d'un de ses frères, journaliste à la
télévision biélorusse, elle a accueilli à Olmany une équipe de journalistes
et de médecins. Et dit sa façon de voir la contamination. Peu après, elle a
enfin reçu des recommandations et des documents sur l'évolution de la
radio-activité. Puis des chercheurs russes, japonais, allemands se sont
succédés dans le village. Ils ont multiplié les expériences, étudié les
transferts de contamination des aliments à l'homme, rédigé des mémoires.
Mais n'ont jamais apporté de solution de fond pour les habitants du village.

RETROUVER CONFIANCE
 Le salut est venu de chercheurs français, l'équipe Ethos, financée par la
commission européenne. Pacha se souvient encore de sa méfiance à leur égard
quand ils sont arrivés. "Puis j'ai vu de l'intérêt dans leurs yeux. Ils
pouvaient rester des heures autour d'une table à écouter le médecin, le chef
du soviet local ou une petite mamie coincée sur son banc. Ils pouvaient se
lever à quatre heures le matin pour aller au pâturage avec un agriculteur.
Et ils étaient encore là quinze heures plus tard à discuter de la qualité du
lait".
 L'objectif de l'équipe Ethos était simple. Aider les habitants d'Olmany à
prendre en main leur propre destin, dans le cadre d'un programme de
"réhabilitation des conditions de vie dans les territoires contaminés". En
leur faisant mieux comprendre la radio-activité, en leur indiquant les
gestes simples du quotidien qui permettent d'en contrer les effets. Tout
ceci en s'appuyant sur le volontariat de la population elle-même. Pacha,
gagnée par la confiance, a joué le jeu. Elle est depuis une des chevilles
ouvrières au sein de plusieurs groupes de travail qui se sont mis en place.
 Elle a appris aux mères du village à utiliser les appareils de mesure
radiologique et les laisse à leur disposition. Toutes connaissent désormais
les seuils à ne pas franchir pour les différents types d'aliment et peuvent
donner à leurs enfants une nourriture saine.
 Avec l'institutrice de l'école, elle a discuté avec les enfants des dangers
de leur environnement. L'institutrice a créé une marionnette, un canard,
pour s'aider dans ses explications. Le canard survole la mappemonde au
milieu de la classe, comme l'a fait le nuage de Tchernobyl il y a treize
ans. Les enfants connaissent son itinéraire sur le bout des doigts.
"- Que dit-on aux parents quand ils enlèvent les cendres de la cheminée?"
Les gamins répondent en ch¦ur:
"- Merci maman, merci papa!"
 Les écoliers ont arrêté de dévorer à pleines mains les myrtilles cueillies
en forêt. Sagement, ils les rapportent désormais à la maison pour que leur
radio-activité puisse d'abord être mesurée... Ils savent aussi dans quelle
clairière ils peuvent jouer au football, et sur quels chemins mieux vaut ne
pas s'attarder.

EMISSAIRE DANS D'AUTRES VILLAGES
 Au dispensaire d'Olmany, Pacha reçoit des visites quotidiennes. Mères de
famille, paysans, anciens du village, apportent avec eux un peu de lait, une
poignée de foin, un poisson pêché dans les marais. Et ils en mesurent les
radiations. Aujourd'hui, les airelles accusent 418 béquerels par kilo quand
la norme est de 185. Les cendres sorties du four d'une maison en affichent
37.465, près de quatre fois le seuil de non contamination... Pacha hausse
les épaules. Le foin, lui, est à 1314 béquerels, un peu moins que les 1480
officiellement admis. Et si les chiffres ne sont pas des meilleurs
aujourd'hui, ils tendent globalement à s'améliorer.
 Ses visiteurs échangent quelques commentaires. Les discussions se
poursuivront ensuite dans l'unique magasin du village ou devant l'église,
lors des pauses que s'accordent les fidèles au cours des trois à cinq heures
que dure l'office orthodoxe. Les Olmaniens sortent alors de leur poche les
dernières fiches établies par Pacha sur le niveau de radioactivité dans les
aliments. On commente, on compare, on se réconforte. On échange les
dernières nouvelles et on apprend que les anguilles, longtemps montrées du
doigt à cause des forts taux d'irradiation qu'elles accumulaient dans la
vase des marais, commencent à revenir sur les tables...
 Pacha a aussi établi une cartographie de la radio-activité sur l'ensemble
du village et ses abords. Les villageois savent désormais quels sont les
"bons" fourrages et quels sont les "mauvais". Pour mieux gérer leurs
pâturages et pouvoir vendre au kholkoze leur surplus de lait en restant en
deça des normes admises. Pacha va sans doute étudier avec les travailleurs
du kolkhoze le moyen de se protéger contre l'envol des poussières derrière
la moissonneuse-batteuse. Cette année, plusieurs cas de cancers du cerveau
se sont manifestés chez des paysans du district.
 Tous ces gestes qu'elle enseigne aux autres, elle les répète elle-même sans
se lasser. Toute sa nourriture, avant d'être cuisinée, est d'abord analysée.
Chaque semaine, elle retire les cendres de son poêle pour les mettre en
sacs. Ces sacs sont ensuite collectés et stockés dans un sarcophage de
béton. Les cendres concentrent en effet les radiations auparavant contenues
dans le bois. Le four, au dessus duquel est aménagée une niche dans laquelle
se réfugie Pacha à la tombée du jour, est aussi le lieu le plus dangereux de
la maison...
 Pacha sourit. On la sent confiante, à nouveau pleine d'espoir. Les courbes
représentant l'évolution des radiations dans les aliments semblent vouloir
décroître. L'infirmière d'Olmany ne se leurre pas. La contamination mettra
des années à s'estomper. Des siècles. Mais elle sait désormais que la vie
peut continuer. Et recommencer. Les nouveaux nés boivent du lait sain. Les
enfants connaissent les nouvelles règle du jeu. Et ils les apprendront plus
tard à leurs propres enfants.
 Pacha est fière aussi. Elle était là le jour où l'expérience d'Olmany a été
présentée à des hauts fonctionnaires de Minsk. "Petits groupes, grosse
révolution", a reconnu l'un d'entre eux. Le travail accompli depuis trois
ans grâce à l'équipe Ethos a prouvé son intérêt et va maintenant être
transposé dans d'autres villages contaminés de Biélorussie. La tâche de
Pacha est loin d'être finie. Avec d'autres femmes d'Olmany, elle va
maintenant servir d'émissaire auprès d'autres groupes de travail dans
d'autres villages, pour raconter leur expérience et aider à la répéter
ailleurs.
Myriam Guillemaud.


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