40 ans. Toute une vie de navigation dont plus d'un quart de siècle sur le même bateau. Presque un an maintenant que j'ai mis mon sac a terre et pourtant. Chaque fois que je vois mon ancien bateau prendre la mer, j'ai un pincement là, au milieu du cur. Je me demande s'il va soigner correctement le moteur, ne pas trop tirer dessus. Je remarque que déjà les peintures sont moins bien soignées c'est un signe qui ne trompe pas. Je devrais m'en foutre. C'est plus mon bateau mais j'ai passé trop de temps à bord pour l'oublier. Le siège à la passerelle, c'est moi qui l'avais dessiné. L'ancien était trop bas et il faisait mal au cul à force. Surtout par mer forte, impossible de bien se caler. Maintenant ils est au poil mais je ne suis plus dessus. J'ai tellement attendu la retraite que je comprends pas. J'ai l'impression de ne pas profiter comme il faut de mon temps libre. En plus le métier est presque fini, détrôné par les pélagiques qui ont tout rasé. Il y a 40 ans, quand j'étais mousse avec mon père, on était les rois du pétrole. Le port était rempli de bateaux traditionnels et tous gagnaient bien leur croûte. Moi j'ai tout mis dans ma maison, comme la plupart des autres patrons. On est pas riches mais on a bien vécu. Par contre les jeunes aujourd'hui ont un avenir sombre. Mon fils n'est pas marin mais au fond de moi j'aurais voulu qu'il continue le métier. Je ne le lui ai jamais dit ça, au contraire je l'ai poussé à faire des études pour un vrai métier à terre. Un métier ou il peut voir grandir ses enfants, pas comme moi. Heureusement je garde de ce métier qui disparaît des souvenirs pour toujours. Des années avec les mêmes matelots à bord. Les fêtes du village que l'on faisait tous en semble. Les conflits avec les conserveurs, maintenant il n'y en a plus. Ils sont tous partis et le poisson vient d'Afrique. Ce que je regrette le plus en dehors de mon bateau ou j'ai passé le plus clair de ma vie, c'est de ne plus sentir l'odeur de poisson dans les rues du quartier. De ne plus entendre la sirène en pleine nuit, elle appelait les femmes pour l'usine, signe d'une bonne pêche.