Repos éternel

 On a pêché un matelot qui était tombé du bord d'un bateau concarnois. On l'a repêché trois mois après. C'était en Ouest Ecosse. Il était entier. Il lui manquait la peau sur le visage et sur les mains, les crabes avaient bouffé tout ce qui sortait des vêtements. Comme on pensait que c'était le matelot de Concarneau, on a téléphoné à l'administrateur. Il m'a demandé comment il était habillé. Je me souviens qu'il portait un pantalon vert, un ciré jaune, des bottes Aigle. Et il avait aussi une gaine de couteau faite avec de la chambre à air de vélo. A cause de cette gaine, l'administrateur a dit qu'il y avait aucun doute, que c'était Albert Bellec.
 On l'a gardé à bord. On l'a mis sous la glace, le pauvre vieux. Avec le consul de France à Dublin et l'administrateur, on s'est arrangé pour passer en Irlande du Nord prendre un cercueil. On l'a mis dedans. Il était plié, comme ça. On s'est mis à deux pour casser les mollets et le faire entrer dans la boîte. Puis on l'a laissé en Irlande.
 L'année suivante, je me suis retrouvé en escale forcée en Irlande du Nord. C'était le 14 juillet. J'ai été invité par l'Ambassadeur de France pour le pot du 14 juillet. Et là, j'ai appris que mon ami Albert était toujours dans les frigos. Quand ils ont pratiqué l'autopsie, ils se sont aperçus qu'il avait un tatouage sur l'épaule. Personne ne savait d'où ça venait. Ça leur a donné des doutes sur son identité. Le pauvre Albert est resté un an en Irlande. Si j'avais su que ça allait se passer comme ça, je l'aurais ramené directement à Concarneau. Aujourd'hui, il repose dans un cimetière de Concarneau.
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