Il y a ceux qui emmènent avec eux un peu de ceux qu'ils laissent à terre, qui donnent à leur bateau le nom des enfants, parfois précédé de l'affectueux "Petit". "Petit François", "Romuald", "Ludogwena", "Paphido" derrière lequel se devinent Patrick, Philippe et Dominique. Ou encore un facétieux Cé-Pat-Mar-An, qui cache peut-être une Céline, un Patrick, une Marie et une Anne... Et pour ceux qui n'ont pas de mômes, il est toujours possible de se référer aux générations antérieures, comme cela a sans doute été fait pour ce "Pépé-Mémé" de Marseille.
Il y a les petits marrants, ceux qui cherchent la bonne blague. On trouve ainsi un "Héros des Mers II", ou un "Sauveur des Mers II"... sans qu'il y ait jamais eu de numéro I.
Il y a les lyriques, qui ont joué de l'emphase pour baptiser le bateau. Avec une étrange modestie pour "L'Empereur des Pauvres". Pour régler quelques comptes, avec "Le Vainqueur des Jaloux". Pour mieux braver l'océan, avec "Le Cavalier des Vagues" ou le "Laboureur de la Mer". Le "Râcleur des Océans" est de la même veine, sur un ton plus dur. Il y a aussi le doux "Rêve de mousse", ou "L'Ecume des Jours".
Il y a ceux qui aiment la formule qui fait mouche. Le plus connu est sans doute le "Laisse Braire", à Arcachon, qui s'orne d'un splendide bras d'honneur peint sur la passerelle. On trouve aussi "Va toujours", "Le Goût du Risque", "A toi de jouer", "En Avant", qui se traduit également en "War Raog" chez les Bretons, "Roule ta bosse", "Ya plus K", "Pas sans Mal", "Risque tout", "Prends Courage"...
Il y a ceux qui signalent le caractère du patron, histoire qu'on s'y frotte pas: "Cabochard", "Le Turbulent", "Le Réfractaire", "Le Mercenaire", "Torpen" (tête de lard en breton)... Ou leurs convictions politiques: "Le Bolchevik" à Saint-Guénolé, qui se réfère en fait au surnom du patron, "Le Prolétaire", "Karl Marx"... Les références sont plutôt de gauche. Et s'il existe des "Jean-Marie", ils trouvent plutôt leurs origines dans la famille du patron.
Il y a ceux qui se mettent sous haute protection. La Vierge a
une cote en béton. "Notre Dame" se décline en multiples versions
tout au long du littoral: "des Flots", "du Salut", "de la Merci", "des
Vocations", une plus locale de "Trémour" dans le Finistère...
Il y a aussi la latine "Stella Maris", de lyriques "Madonne des Pêcheurs"...
Son fils est moins sollicité. On trouve un "Jésus"
à Marseille, un "Christus Regnat" sur le quartier de Saint-Malo.
Et une floppée de saints qui ne patronnent pas nécessairement
la mer et ses activités. "Saint Hubert", plus féru de chasse
que pêche, "Sainte Jeanne d'Arc", "Saint Nicolas", "Saint François
de Salle"...
Les patrons de Boulogne se sont fait une spécialité
d'emmener la sainte famille et ses proches dans leurs campagnes, avec "Sauveur
du Monde", "Notre Dame de Foy", "Charles de Foucauld II", "Jésus
de Prague II", une série de "Glorieuse", "Glorieuse Vierge Marie",
"Glorieuse Sainte Thérèse", "Glorieuse Immaculée",
"Glorieuse Assomption", et même un "Jean-Paul II", avec le portrait
du pape sur le flanc du bateau!
Il y a les gentils, ceux qui semblent avoir pour leur navire un peu d'affection, ou qui ont eu la bonne idée de proposer au gamin de baptiser le bateau. On trouve ainsi un "Nounours" flottant, un "Roudoudou", un "Pupuce", un "Tata Kyky", un "Youkounkoun".
Ils y a ceux qui tiennent à faire savoir ce qu'ils aiment, les fans qui donnent une idée de ce qu'on peut entendre à bord, avec "L'Elvis" à Lorient, pour lequel le look du patron enlève les dernier doutes, ou encore "Dylan" ou "Rolling Stones". Il y a même un plus curieux "Eddy Merckx". On imagine le patron rentrant chez lui à coups de pédales.
Il y a ceux qui ont des racines, une langue, une culture, et qui
ne les oublient pas quand ils sont en mer. Bretons et Basques sont les
champions en la matière, avec des nom comme "Bugel ar Mor" (Fils
de l'Océan), "Kan a Diskan" (Chant et Déchant, du nom d'un
type de chants du répertoire breton). On trouve aussi "Ar Brezhoneg"
et "Fest Noz"... au Pays Basque. Et un "Deskantxuan" à La Cotinière...
En Normandie, un patron a fait plus simple avec "L'Hanois", du
nom d'un banc au large de Cherbourg. Le quartier de Saint-Brieuc a ainsi
"Le Grand Lejon", celui de Caen "Omaha". L'exotique Oléron abrite
"L'oiseau des Iles" et "Sourire de l'Ile".
Il y a ceux qui regardent trop la télé. "Flipper"
a longtemps été au hit-parade des noms de bateau. "Ushuaïa"
a depuis pris le relais et était particulièrement en vogue
ces dernières années. On trouve aussi une "Marquise des Anges",
"Danse avec les Loups", "Le Samouraï", "Germinal", "L'As des As",
dont on ne sait s'il se réfère à Belmondo ou à
la vaillance du patron. Il y a aussi un "Crin Blanc" immatriculé
en 1975, un "Si tous les gars..." en souvenir d'une série télé
culte chez les marins pêcheurs du début des années
70, tournée à Concarneau et mettant en scène des équipages
de chalutiers et leurs familles.
Pour ceux qui préfèrent la musique, "Les Copains
d'abord" a fait un tabac, peut-être plus chez les plaisanciers que
chez les professionnels. "La Bamba" est plus rare.
Il y a ceux qui dédient le bateau à l'élément
qui le porte. La mer revient sans cesse dans les noms de bateau. Sous forme
savante, avec "L'Atalante", "Atlantis", "Océanides". Plus simple
avec "La Houle". Et elle se décline encore sous d'autres formules
construites avec les mots "vent", "vague", "écume", "océan"...
Il y a aussi des "Cap" en pagaille: "Cap à l'Amont", "Cap
au large", "Cap au Nord-Ouest", et un moins syntaxique "Cap au Ouest"...
Il y a ceux qui se réfèrent à la faune marine. "Dauphin", "Albatros", "C¦lacanthe", "La Licorne", "Le Macareux", "Barracuda", "Piranha", "Requin", "Marsouin", "Narval", "Phoque", "Pastenague", "Remora", les noms de bateaux recouvrent une véritable ménagerie maritime. En revanche, on ne trouve aucun "Maquereau", pas plus que de "Sardine" ou de "Bigorneau"... Et pour les animaux plus terrestres, il suffit d'ajouter "de Mer" pour que tout le monde s'y retrouve: "Le Renard des Mers", "L'Aigle des Mers"...
Il y a les cultivés, qui sont allés chercher des références historiques avec "Le Potemkine", "L'Odessa", "Le Bounty", "Le Mayflower". "Neptune", "Poséidon" et "Jupiter" ont aussi la cote. "Pénélope" est peut-être un appel à la femme laissée à la maison. Plus érudit encore, un Cotinard a baptisé son bateau "Ut Fata Trahunt", quelque chose comme "Que le destin nous mène".
Enfin, il y a ceux qui baptisent les bateaux en série, une pratique qui est souvent l'apanage des armements. Des thoniers concarnois portent le nom "Avel" (vent en breton) suivi d'un qualificatif. Les "Cap quelque chose", "Saint-Paul", "Saint-Pierre", "Bojador" signalent que l'armement Le Garrec est majoritaire. Des Bigoudens ont opté pour Bara, le pain en breton, décliné ensuite en seigle, beurre, etc. Un autre armement concarnois a bizarrement choisi les cols de montagne, "Iseran", "Grand Saint-Bernard"... Un autre encore, dont le patron était auparavant grainetier, a opté pour les noms de fleurs. Les bateaux Saupiquet sont précédés de "Via", qui ne fait pas référence à la route à prendre mais, moins poétiquement... à la banque qui finance.
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