Les remorqueurs Abeilles international en grève.
Amarrée au quai Malbert, l'Abeille Flandre est en grève
illimitée. Ses
marins ont le sentiment que tout le travail fait depuis 20ans n'est pas
reconnu.
Sans la banderole accrochée aux batayolles du pont supérieur, rien n'
indiquerait que la « Flandre » soit en grève. Les marins vaquent à leurs
occupations d'entretien du remorqueur comme si de rien n'était. « Notre
mouvement ne visant pas notre armateur, mais notre affréteur, l'Etat
français, nous n'avons aucune raison donc de négliger notre travail »
explique Lionel Guyot, le bosco en désignant la paroi du salon qui vient
tout juste d'être entièrement refaite par l'équipage. Dans les coursives, le
chef mécanicien Jean-François Deville court répondre à une demande de devis
qui vient de lui être demandée par le haut-parleur du bord. Visiblement
plongé dans des travaux de paperasserie, le commandant Thierry Fabing s'inquiète de savoir si le photocopieur est disponible et les hommes de quart
croisent ceux qui se réveillent. Le rythme de travail est inchangé et,
pleinement opérationnel, l'équipage s'affaire dans une pointilleuse
maintenance de la « Flandre ».
Mais derrière cette activité de façade, le cour n'y est plus. La perte de l'affrètement
de l'Abeille Supporter et la crainte de celui des Flandre et
Languedoc est vécu comme un choc qui provoque un sentiment mitigé de
déception et de colère fortement teinté d'une totale incompréhension. «
On
aurait compris et accepté d'être remplacé par un armement à compétences
égales » explique le délégué syndical Jean-Paul Hellequin « mais se
faire rafler le marché par une société écran qui n'a ni les bateaux, ni les marins, ni les compétences est stupéfiant et écoeurant. Cette société
sous-traite d'ailleurs à un armement suisse qui est en train d'essayer de recruter un peu partout auprès des armements français ! ». De quoi faire
bondir le délégué syndical dont l'armement a été le tout premier en France
à mettre en ouvre les 35 heures à bord de ses navires...
« J'étais à la Fish quand les Philippins sont arrivés »
Dans ce conflit, armement et équipage sont sur la même longueur d'ondes. Au
carré des matelots il est question d'« union sacrée ». Si à bord tout le monde a bien compris les enjeux, le sentiment général est que ça n'est pas
le cas à l'extérieur et notamment chez les hommes politiques. « Nous nous battons bien sûr pour notre armement et nos emplois » admet le bosco «mais
également pour une protection fiable et sûre du littoral français. J'étais
à la Fish quand les Philippins sont arrivés et j'ai compris : c'est inadmissible de faire de la protection du littoral sous pavillon de
complaisance ». A bord de la Flandre, personne ne croit aux compétences et
aux motivations de mercenaires mal payés. Et personne ne comprend que le gouvernement français accepte l'idée de confier la protection de son
littoral à ce type d'armement bien plus doué pour les montages financiers que pour le remorquage. Les marins de la Flandre réagissent aussi en simples
citoyens.
Dans cette grève qu'il ne faut pas prendre à la légère, consternation et écoeurement vont de pair. « On a l'impression que tout ce que l'on a fait
depuis 20 ans ne compte plus, on nous brade carrément » déplore Lionel «on
se demande même parfois si l'Erika a existé. ».
Déçus de ne pas voir plus d'hommes politiques venir défendre le travail réalisé ces 20 dernières années, les marins de la Flandre se consolent avec
les milliers de signatures de soutien déjà recueillies et prennent un malin plaisir à signaler que, parmi les visiteurs venus les encourager, ils ont
compter un amiral en retraite, un commandant de sous-marin nucléaire, deux commandants de remorqueurs de haute mer de la marine nationale, un pilote de
Super-Frelon assurant les sauvetages en mer, toute la SNSM de Brest ou encore le Centre François Toullec de Lorient. « Ils ont voulu la guerre,
ils l'ont » assène un marin « on ne lâchera pas le morceau ». De
fait, derrière les marins des Abeilles International, ceux des remorqueurs portuaires sont
appelés à un blocus généralisé et ceux de la Surf (armement du même groupe
Maritime Bourbon) risquent bien de rejoindre le mouvement. « Tant d'efforts et de conscience professionnelle pour en arriver là. C'est vraiment triste »
lâche un marin.
Au carré des officiers, on suit la retransmission télévisée de la séance de
l'Assemblé nationale. La lueur d'espoir est très nette quand le député du
Finistère André Angot demande des éclaircissements sur ce qui est devenu l'affaire des Abeilles. Mais les officiers présents déchantent très vite
quand, dans sa réponse, le ministre de la Défense Alain Richard vient au secours de la société NTA. « Les carottes sont cuites » lâche un
officier.
Alain LE DUFF
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