
Canaux
de Patagonie, les Ro-ro mixtes maintiennent le lien avec la civilisation.
Dans le sud du Chili, en dehors de toute route terrestre, sur un millier de milles nautiques, les canaux de Patagonie restent un passage obligé pour qui veut aller de Puerto Montt à Puerto Natales, le lien entre la route panaméricaine et la région de Punta Arenas. Pas de routes, juste un embryon de "carreteta austral" qui peine pour avancer dans une jungle parsemée d'îles inhabitées. Depuis des années une compagnie maritime est le seul lien entre le nord et le sud de la Patagonie. Deux Ro-ro aménagés en navires mixtes pour passagers effectuent une rotation hebdomadaire entre les deux ports, chargés de quelques voitures, colis divers, conteneurs ou autres camions remplis de nourriture, fruits, moutons et autres denrées indispensables à la vie civilisée du Chili austral!
La
compagnie Navimag Shipping Lines
et ses deux unités se remarquent facilement dans le paysage. Peints en
rouge, le "Evangelista" et le "Puerto Eden"
sont le poumon des canaux de Patagonie et plus encore celui d'un petit village
situé au milieu de nulle part, Puerto Eden. Planté sur une petite île, les
240 habitants de "Puerto Eden" dépendent totalement du ro-ro du même
nom qui le ravitaille et qui permet aux pêcheurs de moules de transporter
jusqu'au continent le produit de leur captures séchées. Le bateau est le seul
moyen d'aller ou revenir de cet endroit où les derniers descendants d'une
vielle tribu Patagonique, les Alcalufes, vivent toujours."Nous avons une
subvention de l'Etat chilien pour passer par Puerto Eden chaque semaine. On fait
une escale rapide, on mouille l'ancre le temps de transborder sur les bateaux
locaux le chargement qui leur est destiné et de prendre les passagers qui vont
à Puerto Natales" explique Mario, le second du Puerto Eden,
"sans nous ils seraient vraiment mal".
Sur l'île de Puerto Eden on vit en petit comité. 240 habitants, une école,
pas de médecin, du Pisco (liqueur locale) des bateaux de pêche pour récolter
les moules en plongée avec un simple narguilé, des conditions de vie pour le
moins difficiles. Le vent et le froid fait partie du quotidien, l'arrivée du
"Puerto Eden" est une fête. "On l'entend 10 minutes avant son
arrivée, il sonne la corne longuement, on se prépare aussi tôt pour aller
vers lui. On ne sait jamais à quelle heure il va arriver, tout dépend du temps
qu'il fera durant le voyage" expliquent les habitants de Puerto Eden
qui disposent de cabines spéciales à bord du Ro-ro, payées à l'année par le
gouvernement. "On ne loue jamais ces cabines aux gringos même si elles
sont vides. Elles sont sur l'arrière du bateau, réservées aux habitants de
Puerto Eden s'ils veulent aller sur Punta Arenas voir la famille"
rappelle le Cdt. Le Ro-ro dispose d'un quai particulier à Puerto Montt, accolé
au parking de remorques, toujours plein à raz bord de camions. Dans le hall de
la compagnie Navimag se côtoient les chauffeurs routiers de passage et les
baroudeurs de tout poils venus du monde entier, sac à dos et chaussures de
randonnée de rigueur. Des nord américains mais aussi des européens,
allemands, suisses, italiens ou français en recherche d'espaces vierges. Pour
les héberger, Navimag a transformé le "Puerto Eden" long de 113 mètres
construit en 1976 et racheté d'occasion en Finlande. Un
passage dans un chantier naval du Brésil a permis de rajouter un module
contre la passerelle, module permettant l'accueil de 200 passagers avec cuisines
et réfectoires, sans compter la cinquantaine de malchanceux qui terminent au
troisième sous-sol, contre l'étrave du navire dans des cabines collectives de
25 personnes.
Peut être
avec humour, Navimag nomme ces cabines collectives "les cabines des
pionniers" Ce
changement de cap, du simple Ro-ro vers un "mixte", a été motivé
par la forte demande touristique, essentiellement en été ou les tarifs
s'envolent aussi vite que le service se détériore. Fort heureusement, les
canaux de Patagonie valent le détour, la passerelle est ouverte et le Cdt
attentif aux questions des passagers, avides d'information et parfois inquiets
par l'étroitesse des passes. Avec précision, le "Puerto Eden" chargé
à bloc, quitte le quai sans l'aide de pilotes, privilège accordé aux
commandants chiliens. Il enfile les fiords enneigés, zigzague entre des
rochers, évite un
haut fond ou un autre cargo gît, planté sur le cailloux depuis 1969, le
tout sous le regard des albatros géants, des pétrels noirs et autres condors.
Eté comme hiver, la ligne reste ouverte, même lorsque le passage en haute mer
par le cap de Peňas en plein Pacifique, rend la navigation difficile avant
de retrouver les calmes des canaux. Même si les équipages sont des habitués
des lieux, la navigation dans les canaux est délicate. Les vents violents
soufflent sans prévenir, le seul fax quotidien reçu à bord permet uniquement
de se faire une idée approximative des pressions qu'ils auront à
traverser.
C'est la
marine nationale chilienne qui fournit la météo ou il est plus souvent
question de dépressions que d'anticyclones, surtout en dessous des 50° sud. La
compagnie Navimag réfléchit à la mise en place d'une unité spécifique dédiée
aux passagers sans tomber dans la croisière de luxe. "Nous avons une
demande véritable mais également une exigence de qualité à bord. Il faut
savoir que notre compagnie est responsable du transport mais que le service à
bord sur le Puerto Eden est sous traité à une entreprise privée, nous en
subissons les conséquences alors que nous ne sommes pour rien dans la qualité
du service qui laisse à désirer, surtout si l'on recherche des standards européens."
Malgré les retards chroniques, le service déficient, la météo australe, le
Ro-ro "Puerto Eden" poursuit sa route et chaque jour davantage
de voyageurs veulent découvrir cette ligne régulière, la plus "sud"
du globe!
José
Arocena.
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