A l'attention du directeur de la
SEITA
Benon, le 20 novembre 1998
Cher Monsieur,
C'est en qualité de fumeur de Gauloises que je m'adresse à vous. Voilà plus de
vingt-cinq ans que ces cigarettes font partie de ma vie. Cette intimité m'inspire
quelques réflexions que je souhaite vous faire partager. J'ai failli m'adresser à vous
bien des fois, pour protester contre tel ou tel bouleversement, comme allez le lire par la
suite. Cette fois, ce sont les menaces de fermeture d'usine qui pèsent sur les centaines
de salariés de Morlaix, Strasbourg et Tonneins qui m'incitent à ne plus attendre.
Les Français fument de moins en moins. Et les cigarettes blondes gagnent toujours
plus de parts de marché. Au rythme où ça va, on parlera bientôt des brunes comme d'une
niche. Je comprends que la SEITA se trouve contrainte de fermer des sites. Mais ce n'est
que le résultat logique de la politique qu'elle mène depuis quelques décennies. Si vous
continuez dans le même sens, la tendance ne risque pas de s'inverser.
"Gauloises brunes : la richesse et l'intensité des saveurs des meilleurs
tabacs bruns". Voilà ce qui est inscrit sur le nouvel emballage que vous nous
imposez depuis cet automne ! J'ignore l'identité des gougnaffiers qui ont pondu une telle
sottise. Mais je suis bien prêt à parier qu'ils ne sont pas eux-mêmes fumeurs de
Gauloises. Probablement des professionnels de la communication, jeunes femmes en tailleur
et types en chemise rayée, qui réussissent à convaincre leurs clients qu'ils sont les
mieux placés pour analyser les "attentes des consommateurs". Ces gens-là, à
mon avis, sont déjà majoritairement passés dans le camp des non-fumeurs. Ceux qui
fument encore préfèrent les blondes. Et les derniers rescapés amateurs de tabac brun
préfèrent à l'évidence les Gitanes, réputées plus chic.
Si vous les revoyez, ces experts en communication, dites leur de ma part qu'on ne
consomme pas une cigarette, on la fume. En particulier une Gauloise. "La richesse et
l'intensité des saveurs des meilleurs" Vous ne voyez pas qu'ils se sont foutus de
vous ? Ils ont déjà vendu le même truc à Marlboro avec "tabacs blonds", à
des torréfacteurs avec "arabicas", à des fabricants de conserve avec
"légumes de mon jardin", à des marchands de pinard avec "cépages
authentiques". Demain, ils vont le fourguer à un parti politique ou à une compagnie
d'assurance-vie avec "projets d'avenir". Avec des formules aussi creuses, vous
obtenez un slogan ridicule qui est peut-être susceptible de séduire un imbécile
indécis. Mais vous prenez aussi tous les risques d'énerver sérieusement l'amateur
fidèle.
J'ai le sentiment que vous êtes perdus, ne sachant plus comment vous positionner.
La SEITA a longtemps offert des cartouches aux jeunes bidasses, ce qui n'était d'ailleurs
pas du meilleur effet pour l'image de marque du produit. Aujourd'hui, elle craint
d'assumer ce qui fait l'originalité et l'intérêt de cette cigarette unique au monde.
Si vous voulez mon avis, le fumeur de Gauloises n'est pas, a priori, quelqu'un de
très réceptif à la publicité et aux slogans en général. S'il l'était, il serait
déjà passé aux blondes, comme tout le monde. Ou plus probablement, il ne fumerait
déjà plus. Mais si vous voulez communiquer à tout prix, visez juste, au moins. Je vous
propose quelque pistes qui me paraissent s'appuyer d'avantage sur la réalité.
Dans le genre contrepied des tendances dominantes, je verrais bien une
démonstration efficace, du style : "13,90 francs, 0,90 mg de nicotine et 12 mg de
goudron. Gauloises : le meilleur rapport qualité/prix". Ou même : "C'est
peut-être mauvais mais c'est trop bon !"
Dans un genre sans doute pas très distingué, mais qui irait droit au c¦ur d'une
certaine clientèle virile et patriote, une part sans doute non négligeable de mes
semblables, vous pourriez blaguer : "Gauloises brunes : pour les Gaulois
burnés".
"Gauloises : une certaine idée de la France" serait susceptible de
"doper" vos exportations, comme disent les spécialistes du marketing. Sur notre
territoire, cela alimenterait sans nul doute les conversations, chez les
"héritiers" officiels outrés comme parmi les fumeurs de Gauloises pas
forcément admiratifs du Général. D'autant que ce traître fumait des blondes, si je ne
m'abuse. Quoiqu'il en soit, le débat créerait l'événement, et renverrait les campagnes
Benetton au rang d'aimable controverse.
Pour en revenir à ce qui motive ce courrier, un slogan rassembleur et consensuel
pourrait être : "Je fume des Gauloises. Je maintiens des emplois en France (et en
Bretagne)".
Peut-être plus profondément, et celui-là a ma préférence, vous pourriez
affirmer :"Le monde change, pas les Gauloises". Seulement voilà ! Encore
faudrait-il que ce soit vrai, et nous en arrivons aux griefs que j'accumule depuis trop
longtemps. Qu'est-ce qui vous prend, de nous changer nos cigarettes à intervalles plus ou
moins réguliers ?
A commencer par le nom. Pendant des décennies, on a dit "Gauloises",
précisant éventuellement bleues. Cela faisait référence à la couleur admirable du
paquet et évitait surtout la confusion avec les vertes légères, et les jaunes à papier
maïs. Vous avez un jour lancé des cigarettes blondes et vos petits copains publicitaires
n'ont rien trouvé de mieux que "Gauloises Blondes". En matière de
créativité, on fait mieux. Le plus bête, c'est que les "Gauloises bleues" ont
du coup été débaptisées pour "Gauloises brunes". Savez-vous que chez les
buralistes, encore aujourd'hui, on dit Gauloises tout court, éventuellement bleues,
jamais brunes ?
Ensuite est apparue l'enveloppe de cellophane. Est-ce qu'on vous avait demandé
quelque chose ? Le plaisir de la Gauloise est un concept global. Nous aimions son paquet
en papier (ne vous avisez surtout pas de nous imposer du carton), sa couleur, son casque.
Nous n'avions pas besoin d'une couche de papier transparent supplémentaire. Quand on
ouvre un paquet neuf, qu'est-ce qu'on en fait, du petit bout de papier ? Sans la
cellophane, vous auriez pu dire : "Gauloises : je préserve la nature (et mes poumons
ne regardent que moi)".
Mais là n'est pas le plus grave. Le vrai coup de Jarnac, vous l'avez assené il y a
cinq ou six ans, je ne sais plus. Je me souviens que c'était peu après le referendum sur
Maastricht. Nous avons vu apparaître des paquets de Gauloises qui avaient perdu quelques
millimètres en épaisseur comme en largeur. Seule la longueur était restée inchangée.
Pendant les semaines de transition, on a pu trouver des anciennes et des nouvelles
Gauloises. Les premières étaient trapues, solides, rassurantes. Les secondes avaient un
calibre fluet, chétif. Est-ce psychologique ou au contraire bien réel ? Elles n'avaient
pas non plus le même goût.
Je crois avoir lu quelque part que ce changement avait été imposé par quelque
norme européenne. Il se trouve que j'avais voté en faveur du traité de Maastricht. Mais
je suis bien certain qu'une majorité de fumeurs de Gauloises aurait voté contre si le
véritable enjeu, ou disons de telles conséquences, avait été dévoilé au départ.
Voyez le débat sur le camembert au lait cru
Je me souviens avoir bavardé à l'époque avec un Monsieur, de près de trente ans
mon aîné. Nos goûts communs nous avaient rapprochés. Nous parlions donc de ce
changement de calibre. Révolté, il était persuadé que la piste européenne n'était
qu'un prétexte à gratter quelques grammes par paquet, des tonnes au bout du compte. J'ai
appris sa mort quelques semaines plus tard. Officiellement d'un cancer du poumon, si je me
souviens bien, mais je suis sûr que le choc du changement lui a été fatal.
Cela tient à pas grand chose, le caractère authentique d'une cigarette. Les
quelques microns perdus sur le calibre de la Gauloise ont bouleversé son merveilleux
équilibre. Question d'habitude ? Mais personne n'aime voir bousculer ses habitudes.
Pendant encore quelques années, jusqu'à l'an passé je crois, les Gauloises destinées
à l'exportation ont gardé l'ancien calibre. Quand j'avais l'occasion de voyager,
j'achetais en duty-free les deux cartouches autorisées, et savourais mes Gauloises à
l'ancienne. Je me sentais un peu coupable vis à vis de mes congénères qui n'avaient pas
le privilège de quitter la France, et étaient paradoxalement privés de fumer de vraies
Gauloises. Quelques bons amis, connaissant mon problème, ne manquaient jamais de me
ramener une cartouche lorsqu'ils revenaient de vacances. Hélas, même cette source s'est
tarie. Les Gauloises d'exportation ont subi le même sort.
Ces nouvelles Gauloises normalisées communautaires, je m'y suis effectivement
habitué. Je n'oublie rien, mais j'ai arrêté d'en parler. Ça n'intéresse que les
fumeurs de Gauloises, pas les autres. Et nous sommes de plus en plus rares, isolés,
vieillissants. Prenez ma femme. Depuis dix ans que nous vivons ensemble, je l'ai vue fumer
des Camel, des JPS, des Benson bleues, des Bastos même, et que sais-je encore ? (Au
passage, elle n'aime pas du tout les Gauloises blondes). Depuis un an, elle est passée au
tabac à rouler et a essayé plusieurs marques avant de se fixer provisoirement sur le
Golden Virginia. Et pourtant, ma femme est plutôt du genre fidèle. Enfin je crois. Si je
parle d'elle, c'est parce qu'elle a été la première à se lasser de m'entendre
rabâcher sur les Gauloises qui changeaient. Mais je rapporte ceci pour insister sur le
caractère fidèle (traditionnaliste?) du fumeur de Gauloises.
En fait, à propos de fidélité, j'ai parfois essayé d'arrêter de fumer, mais
pour l'instant sans succès durable. J'ai essayé aussi de me mettre aux cigarettes
roulées. Pour raisons économiques bien sûr, et aussi avec l'idée que j'en fumerais
moins. J'ai acheté du Gauloise Caporal, vendu en paquet du même bleu que les vraies
Gauloises. Mais ça n'est pas le même tabac, n'est-ce-pas ? En tous cas, ça n'a pas le
même goût.
L'été dernier, j'ai frémi quand vous avez annoncé sur les paquets que vous nous
mijotiez un nouvel emballage, avec une formule du style : "pour mieux vous
satisfaire". J'ai craint un paquet cartonné : Dieu merci, vous n'avez pas osé. Mais
franchement, à quoi rime ce nouveau paquet "relooké" (je parie que c'est comme
ça que vos amis publicitaires ont vendu l'idée) avec des stries bleu foncé et bleu
clair à la place de l'ancien bleu unique, et des lettres argentées façon bouteille de
pastis. Avec en plus ce slogan débile : "La richesse et l'intensité des saveurs des
meilleurs tabacs bruns". On ne parle pas de richesse à un acheteur de Gauloises. On
ne parle pas non plus de saveur. De goût éventuellement. La saveur renvoie à la notion
de finesse en cuisine. Quand quelque chose n'est pas très costaud, voire un peu insipide,
on dit que "c'est très fin". Ce n'est pas ainsi que je qualifierais la
Gauloise.
Je m'arrête là. J'espère que vous prendrez ce courrier pour ce qu'il est : un
conseil d'ami. Si vous pouvez en tirer quelque profit, j'en serai heureux. Si vous
insistez pour manifester quelque reconnaisance, quelques cartouches seraient pour moi la
plus belle des surprises. (S'il vous reste quelques authentiques, non normalisées
communautaires, ce serait encore mieux).
Je vous prie de me pardonner d'avoir été si long et vous prie d'agréer, Monsieur,
l'expression de mes salutations distinguées.
PS : Alors que je m'apprête à poster ce courrier, j'apprends que les tabacs bruns vont
subit une nouvelle hausse, supérieure à celles des blondes. Les bras m'en tombent.
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