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Une
marée au thon en Afrique sur le ERNAI.
José
Arocena.
"Ernai",
38,38 mètres, 1200CV, ancien senneur transformé en canneur. A bord 13
matelots Sénégalais dont deux lieutenants. Les cadres, le
patron-armateur Philippe Luberriaga et un mécanicien, sont Basques.
Avant de prendre la mer, les provisions sont embarquées, deux caisses
différentes, les matelots gèrent leurs vivres, les cadres en font
autant, différence d'habitudes alimentaires obligent. Le gazole, l'eau
douce, les 30 tonnes de sel, tout semble OK. Le gardien du bord
participera avec 3 autres journaliers à l'opération du péita, l'appât
vif, indispensable pour le thon à la canne. Il est 18h, il fait encore
jour lorsque nous quittons le quai, il fait chaud. L'expérience du
patron est là, il se dirige vers le fond du port, entre un cargo et le
quai des "cacahuètes". "Peut être on trouvera de la
grosse sardine" pense Luberriaga du haut de la passerelle.
Cette saison aura été difficile pour l'appât, rare et de mauvaise
qualité, il aura fallu prés d'une semaine certaines fois pour compléter
les viviers. Le coup d'oeil du chef ne trompe pas, les sardines
brillent, elles sont tout juste là ou il les attendait. Branle-bas à
bord, les choses vont trop lentement au goût du patron, il pousse de la
voix, gueule un bon coup, les matelots ont compris que la marée allait
commencer.
Première
opération, embarquer à bord du canot une petite senne tournante, elle
permettra la capture des sardines qui déjà essaient de fuir le
thonier. Décidément le démarrage est difficile pour les hommes qui
viennent de passer trois jours à terre au sein des familles. Un bout du
filet reste à bord, l'opération d'encerclement du banc peut commencer
rapidement. L'autre extrémité de la senne est accrochée, les
coulisseaux refermés, le filet hâlé, les sardines sont là. Délicatement,
seau après seau, l'appât rejoint les viviers du bord, en tout 10 cuves
qui doivent permettre de mener à bien une marée au large de la
Mauritanie. Il aura fallu trois coups de filet, un dans le port et deux
autres dans la rade de Dakar pour effectuer le plein dans la nuit. Nous
partirons en mer avec des sardines de qualité en quantité, de tailles
diverses ainsi que quelques sacs de sardines "mortes" qui
serviront sur les mattes dans des conditions particulières. Les 3
journaliers embarqués en renfort pour le Peita et le gardien sont débarqués,
il est midi, nous mettons en avant, laissant Dakar sur bâbord et l'île
de Gorée sur tribord. Autour de nous des pirogues au raz de l'eau qui
traquent le Tioff à la ligne, il faut ouvrir l'oeil afin d'éviter une
collision.
Le
"Sardara" se trouve au nord de la Mauritanie, il fait équipe
avec l'"Ernai" mais n'a pas encore rempli ses cales. Avant de
se porter à sa hauteur le patron décide d'essayer en eaux libres,
"comme au Pays Basque". Sur la table à cartes, un
graphique de thermoclines mis au point chaque semaine par l'ORSTHOM à
Dakar, les zones intéressantes sont étudiées avec soin, rien n'est
laissé au hasard. Un tangon est sorti sur bâbord, une ligne avec un
leurre traîne, il faut ouvrir l'oeil et le bon tout en faisant route au
nord. Quelques approches vers des Baleines et Dauphins n'auront rien
donné, le thon n'est pas là. Charcuterie, pigeon aux petits poids,
salade et fromage, le tout arrosé d'eau. 30 minutes pour se restaurer,
le cuistot, Mamadou, un Musulman, fait tous les jours des progrès en
cuisine européenne. En dessous, les hommes du bord font leur popote à
base de riz et de poisson.
Le
lendemain nous sommes accompagnés de dauphins, des
"marsouins" qui nous suivent constamment... les oiseaux sont
aussi de la partie, les premiers thons sont aperçus, il faut commencer
à jeter les sardines vivantes, nous sommes stoppés. Les rampes d'eau
pulvérisée sont actionnées, peu à peu les premiers Albacores
s'approchent, des pièces de plus de 10kg qui sont embarquées à l'aide
de cannes à drisses. Le bout de la canne en fibre de verre est relié
à une drisse passant par une poulie et actionnée par une tierce
personne du haut du pont couvert. 4 cannes travaillent de la sorte
simultanément. Une tonne pêchée en quelques minutes, des Albacores
mais aussi quelques Listaos de 2kg. La consigne est claire en début de
marée; "interdiction d'embarquer autre chose que des grosses pièces,
celles qui se vendent le mieux". La capacité de l' "Ernai"
est de 150 Tonnes, c'est un des navires les plus performants de la
flottille.
Le
mécanicien supporte une lourde responsabilité à bord des thoniers
Basques. Certes il s'occupe de la machine mais doit surtout veiller a
faire en sorte que le système de réfrigération soit à la hauteur.
Pour ce faire il dispose de deux groupes électrogènes de 250cv qu'il
bichonne quotidiennement tout comme les compresseurs."Une erreur
de froid et c'est une marée de perdue, autant dire une saison qui coule
par les temps qui courent". Pantxoa le mécanicien venu de
Socoa est conscient de sa tâche, il ne se passe pas une heure sans
qu'il descende à la machine jeter un oeil dès que le froid est en
marche.
Dés
les premières prises une fois à bord, un vivier est vidé des sardines
qui sont réparties dans les autres cuves. L'eau du vivier est réfrigéré
à zéro°, on y immergera les thons. Une fois la cuve pleine, environ
15 tonnes, le sel est dissout dans l'eau, la saumure ainsi obtenu
permettant la congélation à moins 18°. Cette opération sera renouvelée
tout le long de la marée au fur et à mesure des besoins. La nuit est
tombée, une douche est la bien venue pour l'ensemble des hommes embarqués.
Après le repas, le patron met "en avant lente", route
au nord, suivi par le banc de thons en cours de formation qui reste
autour du bateau. Les lumières sont allumées, les thons font route
parallèle, le banc s'agrandit sans cesse, les dauphins nous font une fête
ininterrompue. Sur l'avant de l'"Ernai", deux voiles sont hissées
et bordées à plat, elles facilitent la remontée au vent. Le lendemain
matin, branle-bas de combat vers 5h30, café, ciré, tous sur le pont.
Le jour ne va pas tarder à se lever, c'est le meilleur moment pour le
Patudo. Deux heures de travail, 10 tonnes à bord. Une bonne matinée en
pêche libre.
Le
soir, bien que nous soyons sur une matte en formation et amélioration
constante, la décision est prise, on abandonnera tout surplace pour
rejoindre le "Sardara" qui est presque plein à un jour de
route plus au nord. Un jour de route mis a profit pour ranger un peu,
nettoyer l'antenne du radar à oiseaux et se préparer a démarrer
pleinement la marée. Arrivés sur le "Sardara", l'opération
de passage de la matte se réalise sans problèmes, il faut dire que
tout est rodé. Le "Sardara" repart vent arrière vers le Sénégal,
l'"Ernai" prend la relève, une affaire de famille entre le père
et le fils.
Sur
la matte c'est un rythme différent, on travaille quelques heures le
matin et quelques heures en fin d'après midi. Le reste du temps on le
passe à discuter par radio avec les autres thoniers de la flottille et
à éviter les "mauvaises" eaux, faisant route opportunément
pour déplacer la mate. Les signes annonciateurs de l'approche des eaux
"défavorables" sont difficiles a sentir et gardés
jalousement. De même certaines nouvelles méthodes permettant l'amélioration
des captures sur les mates sont "a diffuser dans un cercle
restreint de connaisseurs Basques" nous expliquent ceux qui ont mis
de longues années a parvenir à cette maîtrise technique.
La production est au plus haut. Plus de 1000T en une année par bateau,
"nous devrions être contents, mais le simple fait de la chute
constante des cours fout tout en l'air".
Texte
et photos José Arocena.
1992.
Remerciements
à Philippe Luberriaga et à sa famille pour son accueil surplace.
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