
Date:10.04.2002.
| Par Colette Larraburu
Patrice Bernachon, constructeur du Socorri témoigne. La Semaine du Pays Basque : La «mort» du Vagabond et du Begnat vous a profondément choqué ? Patrice Bernachon : «A la question, pourquoi
ne détruit-on pas ces épaves abandonnées, Jean Merrien, marin et écrivain,
répondait dans les années 1960: parce qu’on ne tue pas un bateau. De même
que le vrai homme de cheval laissera son compagnon vieillir en herbage, on
laisse mourir le bateau de sa mort naturelle. Cette mort naturelle, Begnat
et Vagabond n’y ont pas eu droit. Ces deux thoniers mythiques des années
1950 sont partis un matin, navigant de conserve, pour se rendre au lieu ou ils
ont été broyés, mis en morceaux et partis à la décharge, à la poubelle,
comme de vieilles machines à laver ! Même pas coulés et alors déposés au
fond de la mer, autre cimetière naturel des vieux navires. Il paraît que
c’est désormais interdit. Les frères Marin, héritiers du savoir-faire de
leurs parents, ceux-là même qui ont construit le Begnat et le Vagabond,
accourus sur les lieux du drame, ont à peine eu le temps de sauver du désastre
quelques pièces remarquables. Ils sont repartis, une grosse boule dans la
gorge, comme si Grégoire, leur grand-père, et leur père étaient morts une
seconde fois». La conservation du Vagabond et du Begnat participait-elle au devoir de mémoire ? Patrice Bernachon : «Les bateaux que construisent les hommes sont faits sur le modèle de ceux qui reviennent au port. Chaque région du monde a des types de navire, dont la forme n’est pas issue de la fantaisie des hommes, mais de celles de la mer. Les Dundées de Groix, voiliers jusqu’après la guerre de quarante, n’ont rien à voir avec les thoniers de Saint-Jean-de-Luz, motorisés dans les années 1930. Ils leur arrivaient de pêcher plus ou moins dans les mêmes zones, mais n’avaient pas la même mer à courir. Cette lente et longue pensée des hommes pour construire des bateaux faits pour la mer ou ils naviguaient est un fait culturel. Il mérite le respect, tout simplement. Le devoir de mémoire doit permettre leur conservation». Quels sont les responsables ? Patrice Bernachon : «Intenter un procès de tels ou tels, chercher hargneusement des responsables n’est pas ce qu’il y a de plus productif. Simplement, je me pose des questions. Pourquoi un peuple attaché à sa langue, à son identité, à sa culture, à ses rivages marins, et prêt, à juste titre, à se lever pour les défendre se montre généralement si peu intéressé par son patrimoine maritime ? Pourquoi une association comme Itsas Begia ne compte-t-elle qu’à peine une vingtaine de membres actifs, épuisés et découragés après vingt ans d’efforts pour peu de résultats, et peu de relève ? Pourquoi Saint-Jean-Ciboure, premier port thonier en 1954, l’année même de la mise à l’eau du Begnat, ne témoigne pas plus de reconnaissance envers ce et ceux qui lui assurément à l’époque renommée et prospérité ? Pourquoi des centaines, des milliers de voix ne se sont-elles pas élevées pour sauver au moins un bateau de cette époque prestigieuse ? Et de quel droit un Parisien comme moi, même Basque par alliance, et qui s’est pris d’un amour immodéré pour ce pays, se mêle-t-il de ces choses là ?» Restauration. Les bateaux anciens à la casse. Le retard du Pays basque «La majorité des initiatives et des projets aboutis viennent chez nous de Bretagne, dont une majorité de reconstructions, explique Patrice Bernachon. Il y a eu, il y a et il y aura beaucoup de belles réalisations, et la mise en chantier de répliques a l’avantage de pérenniser les techniques et le savoir-faire. Mais rien ne vaut la restauration de bateaux anciens, qui, laissés à l’abandon, ou pire, détruits, le sont à jamais. Au Pays Basque, le chantier Hiruak Bat a réalisé en 1992, dans le cadre de concours de «Bateaux des côtes de France» initié par la revue «Le Chasse-Marée», la réplique d’une chaloupe sardinière, la Txalupa Handi «Brokoa». L’association Itsas Begia, chargée de son entretien et de son utilisation, est la seule à défendre, en rencontrant les pires difficultés, le patrimoine maritime Basque. Malgré les efforts et le dévouement de ses membres, elle n’a pu obtenir que le Marinela, classé monument historique, trouve un financement suffisant pour sa restauration. Les foires à la brocante font, on le sait,
florès dans notre pays. On ne manque jamais d’y trouver une ou plusieurs échoppes
qui vendent des cartes postales anciennes. Elles ont cet intérêt particulier
de présenter un échantillon de la vie d’une région à un moment donné de
son histoire, en y donnant à voir ses monuments, ses particularités
intellectuellesÉ En fouillant dans le bac «Pyrénées-Atlantiques» ou plus
précisément Saint-Jean-Ciboure-Socoa, que trouve t-on ? La maison de louis
XIV, de l’Infante, l’église et des bateaux. Si l’on veut retrouver
trace des thoniers du passé, les cartes postales sont les meilleures
archives. On entretient et on restaure, à juste titre, ces beaux monuments.
Mais pas les bateaux. Résistent-ils moins à l’épreuve du temps ? Le «Pen
Duick» du regretté Eric Tabarly, navigue, toujours aussi beau, malgré ces
cent ans révolus. Le «Victory» de Nelson, près de deux cents ans, ne
navigue plus mais se visite encore. Chaque région à forte histoire maritime
a son musée naval. Itsas Begia, chez nous, attend en vain un écho à son
travail permettant la création d’un lieu à cet effet. Au sud Bermeo et
Saint-Sébastien ont le leur, bientôt Bilbao. Au nord, rien». |
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