La traversée vers les Marquises.
date - 5/05/2011
Par Rémi Rivière.
Le capitaine José avait réussi à nous vendre les îles Gambier, la quiétude d’un vaste atoll aux eaux transparentes, dans la pointe Sud Est de la Polynésie. Le vent en a décidé autrement, qui nous a doucement poussé vers les Marquises, à environ 2000 kilomètres plus au nord. La contrepartie en a d’abord été une navigation onctueuse, avec des morceaux entiers. Depuis la baie de Panama, dominée par d’imposants grattes ciel en forme de machine-à -laver-l’argent-de-la-drogue, jusqu’aux côtes polynésiennes, le plus vaste aquarium du monde s’est déployé sous nos yeux. Baleines, orques, dauphins, raies, requins, poissons volants dans la gueule (des milliers) et tout un tas de saloperies pas toujours bien identifiées, au long des 8000 kilomètres que nous avons parcouru en près d’un mois.

- Rémi écrivain du bord
Comme le résume Fanfan, la seule maîtresse à bord, le voilier reste « le moyen de transport le plus cher, le moins rapide et le plus inconfortable ». Certes. Mais comme nous n’avons pas payé un rond, que nous n’étions pas pressés et que la mer était calme, on a joué à La croisière s’amuse dans le Pacifique, avec pleine lune en fond comme dans un décor hollywoodien et au moins un couché de soleil par jour.
Il faut dire que le bateau -un vaste catamaran baptisé Amuitz comme le fameux cailloux qui sert d’horizon aux touristes de la plage d’Hendaye quand ils regardent à gauche du large, personne ne sait pourquoi au juste- est plus grand que mon appart et bien mieux équipé. Quatre cabines doubles, quatre douches, quatre chiottes, une partie atelier, une cuisine, des soutes, des soutes, des coffres, un vaste salon, un grand ponton, deux trampolines à l’avant, deux coques, deux moteurs, deux groupes électrogènes, une éolienne, trois grands panneaux solaires, 600 litres d’eau douce et une quantité incalculable de bouteilles de rhum de tous les Pays d’Amérique du Sud (il y a même un tonneau), des palettes de bières et de vins, des tonnes de conserves en tout genre et beaucoup de frais, comme ces deux régimes de bananes que nous engloutissions sans y penser, en allongeant la main au cours d’une lecture ou d’une sieste sous l’arbre. Résultat, les repas sont devenus des moments privilégiés de la journée, façon festin orchestrés par Fanfan. Nora ayant renoncé à déclencher un mal de mer en pénétrant dans la cuisine, je me suis collé à la boulange pour seconder Fanfan et assurer pains frais et pizzas. La grande classe, nettement au-dessus du régime de base du journaliste moyen. Sans compter le poisson frais et un genre de jambon de queues de thon, délicieux, qu’on fabriquait à bord.

Inspiré par l’observation de plaisanciers yankee qui pratiquent le « bone fish » -une pêche avec une canne à 3000 dollars visant à relâcher le poisson après des heures de luttes avant de puiser dans un congélo de quoi se faire frire un filet de colin d’Alaska, doucement persuadé de contribuer ainsi à préserver l’environnement- Jose à mis au point l’« astiao fish », un sport très simple et abouti. On jette donc à l’eau des bouts, terminés par du fil de pêche et toutes sortes de leurres terrifiants pour gros poissons carnivores. Le bout étant fixé à un gros élastique, on n’a plus qu’à attendre qu’il se tende comme un string, en fumant des clopes et en buvant du café frais, avant de remonter l’ensemble le plus vite possible et sans ménagement. Sur la jupe du bateau, on hisse les monstres avec un gros crochet et on leur éclate le crâne avec un gourdin en aluminium. Puis Fanfan dit : « darnes ! » ou « filets ! » et le couteau plonge dans la chair du poisson avec précision pour prélever les steaks au format voulu, bien plus rapidement que le tempo de rage de la queue du poisson qui cherche encore une secousse salvatrice. Quand on est de bon poil, on rejette le poisson à l’eau, ça fait écolo, après avoir prélevé le strict nécessaire, à savoir les deux filets. Des thons de toutes sortes, des daurades coryphènes, un grand tazar, se sont ainsi prêtés au jeu avec un réel engagement. Ça marchait tellement bien qu’on a dû interrompre la pêche pour ne pas inutilement vider l’océan, n’ayant plus de bocaux pour faire des conserves et ne pouvant consommer autant de bidoche.
Pour autant, on ne s’ennuie pas entre deux pêches. Tout prend du temps à bord. Il y a aussi les manœuvres de navigation, et surtout les quarts, trois heures chacun pour surveiller le bateau et les flots durant la nuit. Le reste du temps, comme disait Françoise Dolto, la mère de Carlos, « on ne fait pas rien, on réfléchit ». C’est fou le nombre d’heures qu’on peut passer à regarder la mer. Et puis on sieste. Joie suprême, notre palace est une bibliothèque flottante. On dévore des bouquins au poids. A l’ombre, dans le doux souffle des alizés, car le soleil cogne dur. Féconde paresse, comme disait Charles.
Après huit jours de mer, nous avons fait une escale qui n’était pas prévue aux Galapagos. Une « Astiao escale » même. Les îles étaient sur la route et nous devions faire du gasoil. Ceux qui pensent que la voile est une grande liberté et que larguer les amarres est la garantie que les salauds lâcheront la grappe, se trompent. Oui, on est seuls maîtres à bord, on peut sauter tout nus sur les trampolines avant et faire pipi dans des eaux qui n’appartiennent à personne. Et quand on les a traversées, il y a toujours un gendarme ou un douanier prêt à dégainer des taxes ou des règlements.
Notre « Astiao escale » consistait donc à éviter l’uniforme, à pénétrer sans papiers ce territoire d’Ecuador et à resquiller les 1000$ de taxes diverses. Nous avons choisi un mouillage modeste, au sud de l’Archipel et Fanfan a cousu un drapeau Équatorien que nous avons fièrement hissé au mât, signe que nous étions en règle avec l’administration. Les gars de la capitainerie qui nous voyaient débarquer tous les jours n’ont même pas pensé qu’on leurs faisait le coup. Pour le reste, on s’est arrangé avec les otaries, les petits pingouins, et les poissons coffre qu’on attrapait à l’épuisette, depuis le bateau, pour l’apéro. A bord, nous avions tout le matériel de plongée que les touristes louent à prix d’or dans les boutiques du village. Après trois jours, nous avons finalement remis les voiles, avant de fâcher la maréchaussée locale et à la faveur d’un vent favorable et d’une belle et longue houle, à peine freinés par un thon jaune et un énorme tazar qui surfaient dans notre sillage, leurs gueules pleines de nos méchants hameçons. Avec un QI supérieur, les orques sont venus rigoler autour de nos leurres sans mordre à la blague, et c’était bien comme ça.

Puis une énorme baleine a surgi nonchalamment à l’avant du bateau et ce n’était pas un rêve éthylique. A bord d’Amuitz, durant toute la traversée du Pacifique, deux choses étaient interdites : tomber à l’eau et picoler, l’un allant parfois avec l’autre, comme le croyait Tabarly.
Malgré quelques entorses au second règlement, en passant l’équateur à la bière, en célébrant les 4000 miles de navigation au pinard ou en fêtant les Galapagos au champagne, le régime à l’eau douce ne nous a fait aucun mal, même si tout le monde restait secrètement concentré sur la double ration de rhum promise à la première vigie qui verrait la terre. Finalement, on était en train de déconner sous les feux d’un soleil couchant lorsque le capitaine s’est simplement exclamé, dans un langage châtié et fort approprié : « putain, je vois la terre ! », remportant instantanément la double coupe aux lèvres. C’est là que nous avons dû sombrer corps et âme, nous réveillant au paradis au petit jour.
Voici. Des ombres, massives. Une odeur violente, âpre et humide, de terre, d’herbe et de forêt. Des épées de granit fendent l’écume rageuse, déchirent les nuages. Des rideaux de brume s’étirent au fond des vallées, affleurent la roche noire jaillissante, et s’accrochent en lambeaux au vert luxuriant qui en découle. Un outrage naturel dans un éclat ouaté, figé dans le silence marin, martelé par le ton impérieux des alizés, celui qui gonfle notre voile et nous projette contre ce mur de 1300 mètres. Rouler dans l’herbe fraîche.
Glisser au bruissement moite de la jungle. Accompagner le fracas de la houle dans sa course ultime, enfin. Et puis distinguer les premières silhouettes sur la grève. Pêcheurs du petit matin. Les buissons de fleurs. Les cocotiers, à la lisière évoquée du torrent végétal. Des toits, sur pilotis, surplombent les falaises, ou sombrent dans le tapis boisé. L’île d’Hiva oa se réveille au chant du coq.

Un paradis, avec ses morts illustres, tous venus de l’Empire. Gauguin, Brel, bientôt Michel Sardou. Et puis deux morts pour la Frônce, dont les noms sont gravés dans la pierre d’un monument glorieux. L’enfer de 14 au paradis. Pour la vraie guerre, il n’y a rien. Pas un mot sur ces jésuites qui ont rétamé la Polynésie, tué au labeur des milliers d’hommes et de femmes, les maladies d’Europe se chargeant des autres. Juste des églises et des croix. Et une ferveur tenace qui a fini par entrer de force dans la culture locale. « L’église a tué » hurlait Tagada Jones. On a les références qu’on peut. Comme disait Marx, un bon gros mail à tous vaut mieux que 1000 petits. Le général Eisenhower n’aurait pas manqué d’ajouter qu’il ne reste plus qu’à débarquer.
Rémi Rivière.
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